De Tout et d'Orient

Que l'avenir soit un orient au lieu d'être un couchant, c'est la consolation de l'homme — Victor Hugo

Eric Estrivier


Norouz l’éternel

Norouz. Droits réservés.

Norouz, qui se traduit littéralement par « nouveau jour », est le Nouvel An du calendrier persan. Célébré par les peuples iraniens les 20 et 21 mars, il marque le retour du printemps qui symbolise la renaissance de la nature après l’hiver. Cet événement vieux de 3 000 ans, prend probablement racine dans le monde pastoral qui précède l’Empire achéménide (559-330 av. n.è.), certains auteurs grecs tels qu’Hérodote, ou sources administratives perses datant de l’époque de Darius Ier et Xerxès Ier, décrivaient distributions de nourriture et processions durant l’équinoxe de printemps ; indices permettant de reconstituer, sans la nommer explicitement, l’existence d’une fête concomitante. Mais c’est au Zoroastrisme, que Norouz est intrinsèquement lié. Religion associée à la figure prophétique de Zarathushtra[1], elle vouait un culte aux divinités pastorales tutélaires des saisons, dont Norouz constituait l’achèvement. Préexistant à la naissance des empires perses, et survivant à leur chute, Norouz fut également au centre de deux millénaires de réformes calendaires, confirmant l’enjeu social que constituait cette fête pour le pouvoir, mais aussi l’idée d’une certaine constance partagée avec les Iraniens, qui « […] habitent dans le temps, et non dans un espace donné »[2].

La victoire sur les ténèbres

L’évocation explicite la plus ancienne de Norouz, est transcrite nōg rōz dans des textes en moyen-perse dits pehlevi de l’Empire parthe/arsacide (247 av. n.è. à 224 de n.è.), bien qu’il faille garder à l’esprit que ses origines sont probablement beaucoup plus lointaines car issues de traditions pré-zoroastriennes. Les peuples zoroastriens étaient animistes, et le symbolisme théologique de l’année réclamait que le « nouveau jour » fut célébré à l’équinoxe de printemps, correspondant aux mois de mars et avril du calendrier grégorien. Cette vraisemblance est accrue par le fait que le nouvel an des Babyloniens se produisait à la même période. Mary Boyce avance que la désignation des mois auxquels une divinité était associée, devait obéir à un schéma symbolique murement réfléchi[3]. Le mois du « nouveau jour » était associé aux fravashis, esprits issus de l’eschatologie zoroastrienne qui accompagnent Frashokereti – appellation suggérant en langue avestique « rendre parfait » – soit le triomphe de la lumière sur les ténèbres[4]. Une représentation aussi puissante illustre conceptuellement l’achèvement de la période de l’année la plus rigoureuse, vu par des populations pastorales : « […] quand le soleil commence à reprendre ses forces et surmonter le froid et la noirceur de l’hiver, et lorsque croissance et vigueur sont de retour dans la nature »[5].

Parmi les obligations du zoroastrisme, la célébration des sept fêtes annuelles ou Gahambars, dédiées à Ahura Mazda – divinité centrale – ainsi qu’aux Amesha Spentas – génies bénéfiques – et à leurs sept créations, constitue un lègue pastoral et agricole, pour au moins six d’entre-elles. La septième et dernière des créations est appelée Norouz, elle provient très probablement d’une ancienne célébration du printemps réorientée par Zoroastre, au profit du feu et de Asha Vahishta, un concept central du zoroastrisme schématiquement résumé par « Vérité ». Elle ne constitue pas une fête saisonnière en tant que telle, mais le point d’étape ultime des six fêtes qui la précèdent. Le contexte de cette cérémonie organisée au moment le plus clément de l’année, que l’on imagine joyeuse et festive, pouvait de surcroit servir de support doctrinal à l’endroit de populations illettrées, qui n’avaient pour matériel de transcendance que leur environnement naturel. Ainsi, le rappel du triomphe de la droiture et du nouveau jour de la vie éternelle s’en trouvait facilité.

La réforme calendaire : entre tradition et enjeux politiques

L’emploi du calendrier lunaire babylonien durant l’époque achéménide est confirmé par l’inscription de Behistun – fresque décrivant les conquêtes de Darius Ier (521-486 a.v. n.è.) – bien que les Perses eussent connaissance du calendrier solaire égyptien depuis la conquête d’Egypte par Cambyse II (?-522 a.v. n.è.). La réforme consistant à apporter au calendrier dévotionnel zoroastrien, lui-même découpé en 365 jours[6], la méthode égyptienne de calcul du temps – ajout de 5 jours après le 12e mois afin de compléter l’année solaire approximative – apparut vraisemblablement sous le règne de Xerxès Ier (519-465 a.v. n.è.). Conçu comme un outil d’efficacité administratif pour ses immenses possessions, ce calendrier officiel fut néanmoins rejeté par les zoroastriens du quotidien, qui continuèrent à fêter Norouz selon leurs usages, soit 5 jours avant la nouvelle date réglementaire. Les autorités espéraient probablement que ces coutumes s’alignèrent avec le temps sur la réforme calendaire, or c’est exactement le contraire qui se produisit, si bien que sous le poids des traditionnalistes, le pouvoir dut se résigner à l’acceptation d’une double célébration. Le phénomène fut si répandu que certains prêtres modifièrent des passages du texte sacré de la religion mazdéenne, l’Avesta, pour y décrire les nouvelles interactions[7].

Deux importantes réformes calendaires marquèrent l’empire sassanide (224-651 de n.è.). La première consistait à fixer strictement Norouz au 1er Fravardīn, c’est-à-dire au moment précis de l’équinoxe de printemps. Cependant, en raison de la dérive calendaire persistante, une mesure radicale, probablement mise en œuvre sous le règne de Peroz entre 507 et 511, a proposé non plus à modifier le calendrier, mais à déplacer la célébration de Norouz, au premier jour du mois que l’on considérait comme le plus approprié. Cette deuxième réforme a été motivée par la nécessité d’introduire un système d’intercalation d’un mois tous les 120 ans, afin de gérer la dérive du calendrier produite le quart de jour excédentaire annuel. Cette démarche, à la date de son application, a permis que l’équinoxe de printemps coïncide avec le premier jour du neuvième mois, Adur, qui devint alors le jour de référence pour la célébration de Norouz. Cette situation reflète donc l’effort de maintenir la correspondance entre le calendrier et la saison du printemps. Sur le long terme, les réformes appliquées complexifièrent la célébration de Norouz, et sans doute encore davantage obscurci la conscience générale du lien entre cette fête, avec la signification doctrinale des sept grandes Gahambars[8].

Ce n’est qu’à l’époque du califat en Perse que les réformes calendaires furent à nouveau entreprises. La célébration de Norouz restait fixée au 1er Adur, mais la négligence relative à l’application régulière du mois intercalaire, notamment durant les périodes de guerre, entraîna une dérive du calendrier. En conséquence, le mois d’Adur finit par coïncider avec la période hivernale. En 1006, le 1er Fravardīn était une fois de plus concomitant avec l’équinoxe de de printemps, et Norouz fut de nouveau fêté à cette date ; constituant ainsi le dernier changement calendaire jusqu’au XXe siècle.

Si une seule notion devait incarner la pérennité de la culture perse, ce serait sans doute le terme Norouz. Véritable symbole d’une tradition ancestrale, cette fête, profondément enracinée dans l’histoire de l’Iran et liée à la plus ancienne religion monothéiste de l’humanité, a su traverser les siècles tout en conservant son caractère fédérateur. Les empires qui se succédèrent dans la région furent contraints d’adapter leurs structures politiques et administratives afin de respecter cette célébration séculaire, illustrant ainsi la résilience des populations conscientes de leur héritage culturel. Plus qu’un simple événement festif, Norouz incarne l’esprit d’une nation capable de préserver, tel un continuum, un sentiment d’appartenance à une identité commune, et de démontrer son attachement à la symbolique du renouveau et de l’espoir.

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[1] NDA : L’histoire de sa vie ne faisant toujours pas consensus au sein de la communauté scientifique, les sources l’envisagent dans le nord ou l’est de l’actuel Iran, entre le XVe et le VIe siècle avant n.è.

[2] Ardavan Amir-Aslani, L’Iran, cœur battant de la civilisation musulmane, Diplomatie n°91, septembre, octobre 2018, pp. 87-91.

[3] Mary Boyce, « Zoroastrians, Their Religious Beliefs and Practices », Routeledge & Kegan Paul, London, 1979, p.72.

[4] Georgios Kakouris, Frashokereti, Restoring the Creation from a Zoroastrian Eschatological Perspective, Ancient Iranian Studies, vol. 3, No. 8:43-56, Tissapherness Archaeological Research Group (published by), Tehran, Iran, January 2024.

[5] Mary Boyce, « NOWRUZ i. In the Pre-Islamic Period », Encyclopædia Iranica, online edition, 2000.

[6] Musa Akrami, « The development of Iranian calendar: historical and astronomical foundations », Islamic Azad University, Tehran, 2011, p.7.

[7] Mary Boyce, op. cit.

[8] Mary Boyce, « Zoroastrians, Their Religious Beliefs and Practices », Routeledge & Kegan Paul, London, 1979, p.129.


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